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Ne suffirait-il pas de moins prendre la voiture ?

Grégory Launay - Dernière mise à jour : 11 mars 2012


Bref rappel du problème

L’usage de l’automobile pèse aujourd’hui pour environ 7% des émissions de gaz à effet de serre de la planète (9% si l’on compte les étapes de fabrication et de fin de vie des véhicules) soit environ 3,4 gigatonnes de CO2 par an.

Le scénario proposé par les scientifiques, à travers les travaux du GIEC, visant à limiter le réchauffement climatique autour de 2°C (appelé scenario 450 ppm) impose une division par 3 des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050. Pour l’automobile cela nous donne donc une contrainte autour des 1 gigatonnes de CO2 par an.

Dans le même temps, le développement des pays émergents couplé à l’accroissement de la démographie mondial laisse entrevoir un doublement du parc automobile sur la même période.

Si l’on considère que l’usage moyen que l’on fait de l’automobile est à peu près constant, on peut donc écrire une équation de ce type :


Equation de Kaya appliquée à l’automobile - Source : synthèse de l'auteur

Diviser par 6 la consommation moyenne du parc automobile (~40g de CO2 par km ou encore ~1,5 L au 100 km), voilà l’objectif à atteindre dans un scénario de « croissance verte » ou le progrès technologique permettrait de concilier le développement en volume et les contraintes environnementales.

Au vu des progrès que l’on peut attendre sur les véhicules thermiques ainsi que des apports probables des véhicules hybrides, électriques et autres piles à combustibles, réaliser la moitié de ce chemin, c'est-à-dire diviser par 3 la consommation du parc d’ici à 2050, semble déjà un enjeu ambitieux.

Il faut donc bien s’y résoudre, il se peut que la solution au problème passe par une modification (pour ne pas dire une réduction) des usages de la voiture.

Pour comprendre ce que pourrait être ces modifications d’usage et dans quelles mesures elles pourraient peser, je vous propose de regarder de manière précise ce que sont les caractéristiques et les raisons des déplacements dans le cas de la France.

Je vais m’appuyer pour cela sur une enquête nationale pilotée par l’INRETS et réitérée tous les 10 à 15 ans : l’Enquête Nationale Transport et Déplacement (ENDT). Il y a eu cinq enquêtes de ce type au total depuis le milieu des années 60, la dernière date de 2008.


Les déplacements en France, quelques généralités !

C’est une évidence mais comme toutes les évidences il ne fait jamais de mal de la rappeler : la quantité de déplacement est fortement liée au niveau d’activité. Dit autrement, à l’ordre 1 c’est bien la croissance économique qui tire le besoin en déplacement de la population.

Voici par exemple la durée quotidienne de déplacement en fonction de l’âge des personnes :


Durées quotidiennes de déplacement en fonction de l’âge et du sexe - Source : INSEE, d’après ENDT 2008

Assez logiquement c’est entre 20 et 60 ans, pendant la période de pleine activité professionnelle, que l’on se déplace le plus. On peut aussi observer l’intensité des déplacements en fonction du type d’activité :


Temps quotidien consacré aux déplacements locaux (en minutes) en fonction de la situation vis-à-vis du travail – Source : INSEE, d’après ENDT 2008

On constate ici aussi, de manière naturelle, que les personnes en pleine activité professionnelle se déplacent beaucoup plus que les autres. On peut supposer qu’il y a deux explications distinctes derrière ce constat.

La première directement liée au travail : on comprend bien que l’activité professionnelle génère des déplacements qui sont contraints par celui-ci à commencer par aller au bureau ou à l’usine tous les matins.

La seconde en est une conséquence indirecte : l’activité professionnelle génère aussi un revenu qui permet plus facilement d’accéder à des loisirs, des vacances, etc… et donc aux besoins en déplacements qui vont avec.

Rien de bien surprenant dans tout cela me direz-vous. Mais une fois ce constat fait, nous somme bien obligés d’admettre qu’à l’ordre 1, lutter contre le chômage revient vraisemblablement à pousser le besoin en déplacement à la hausse. Vouloir faire travailler les gens plus longtemps (repousser l’âge de la retraite) aussi.

Une nuance tout de même à cela. A niveau de développement équivalent, il existe de fortes disparités dans les quantités de déplacements (voir les Etats-Unis et le Japon par exemple). Le PIB n’est donc pas le seul inducteur du transport. La densité de population et les politiques énergétiques ont certainement une importance énorme. Pour vous en convaincre venez voir ici.


Quelles quantités et quels types de déplacements ?

Rentrons maintenant dans le détail. Selon l’étude ENDT 2008 chaque français parcours par an la distance de 14.600 km, tous modes de transports confondus. Sur 365 jours, cela correspond à 40 km par jour.

On peut répartir ces déplacements en deux catégories distinctes :

  • Les déplacements locaux, définis dans un rayon de 80 km autour du domicile. Il s’agit des déplacements effectués quotidiennement pour aller au travail, faire les courses, aller chercher les enfants à l’école, etc.
  • Les déplacements à longues distances, réalisés au delà de 80 km du domicile. Ils correspondent aux déplacements réalisés pour partir en week-end, en vacances ou pour raisons professionnelles, ils sont souvent accompagnés d’une ou plusieurs nuits hors du domicile.

Voici ce que pèsent les déplacements locaux et les déplacements à longues distances en nombres, en kilomètres parcourus et en émissions de CO2 :


Répartition et émissions de CO2 des déplacements locaux et des à longues distance en France – Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)

Ces chiffres nous montrent que les déplacements locaux représentent l’écrasante majorité des déplacements (plus de 98%) mais uniquement 60% des kilomètres parcourus (8.700 km sur 14.600) et 70% des émissions de CO2 (1,4 tonne de CO2).

Regardons maintenant dans le détail les modes de réalisations et les motifs de ces deux modes de déplacements.

 

Zoom sur les déplacements à longues distances

Ces déplacements sont réalisés pour une bonne moitié par l’automobile. Par ordre d’importance on trouve ensuite l’avion (30% des km parcourus), le train (15% des km parcourus) puis les autocars.


Modes de réalisation des km parcourus pour les déplacements à longues distances - Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)

Ils se font, en majeure partie, sur des distances aller-retour comprises entre 200 et 600 km même si le poids des très longs voyages ramène la moyenne à 944 km.


Distribution des déplacements à longues distances (en %) en fonction de la distance totale parcourue – Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)

 

Ces déplacements ont une cause professionnelle dans 20% des cas et personnelle le reste du temps.


Modes de réalisation des déplacements à longues distances par motifs personnels et professionnels - Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)

Au premier ordre, ils sont donc bien le reflet d’une certaine forme de loisir : vacances, week-end, etc. Il serait donc logique de penser que la grande majorité de ces déplacements ne sont pas vraiment contraints. On les réalise « parce qu’on le veut bien » !

On constate également que ce type de déplacements est très mal réparti dans la population française. C’est ce qu’illustre le graphique suivant :


Distribution des déplacements à longues distances en fonction de la population qui les réalise - Source : ENDT 2008, rapport de décembre 2010

On y voit que 10% de la population réalisent 50% des déplacements et que 50% de la population n’en réalisent … aucun. Dit autrement, 1 français sur 2 ne part jamais en week-end ou en vacances.

Rapporter aux émissions de CO2, la voiture pèse aussi également une bonne moitié talonnée de prés par l’avion.


Répartition des émissions de CO2 pour les déplacements à longues distances – Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)


Zoom sur les déplacements locaux

La voiture retrouve ici son écrasante domination, c’est elle qui sert à couvrir 83% des km parcourus. Viennent ensuite les transports en commun (13%) et les deux roues motorisés (3%).


Modes de réalisation des km parcourus pour les déplacements locaux - Source : La mobilité des Français, 12/2010 (d’après ENDT 2008)

Donc sur les 14.600 km parcourus par ans, 8.700 le sont pour des déplacements locaux (soit environ 24 km par jour). Et 83% de ces 8.700, soit ~7.200 km, sont réalisés par la voiture, soit environ 20 km par jour.

C’est ce qu’illustre cette distribution des kilomètres journaliers réalisés en voiture. On y constate que la majeure partie des français font entre 5 et 30 km par jour en voiture.


Les déplacements journaliers en France – Source : Les véhicules électriques en perspectives, 04/2011 (d’après ENDT 2008)

Intéressons nous maintenant aux motifs de ces déplacements. Contrairement aux déplacements à longues distances, la majorité des déplacements locaux correspondent à des contraintes fortes.


Motifs de réalisation des déplacements locaux, en % du temps passé quotidiennement – Source : ENDT 2008, rapport de décembre 2010

Sur les 56 minutes consacrées quotidiennement à se déplacer, environ 17% (soit près de 10 minutes) le sont pour du loisir. Les autres motifs semblent quant à eux, beaucoup plus contraints : aller au travail, aller faire ses courses, aller chercher les enfants à l’école, etc.

Venons en enfin aux émissions de CO2. Le poids de l’automobile y est ici écrasant, elle y pèse pour 96%.


Répartition des émissions de CO2 pour les déplacements locaux – Source : ENDT 2008, rapport de décembre 2010

 

Quelques éléments de conclusion

Une fois balayé tous ces éléments sur la mobilité des français, on peut envisager différentes manières de modifier le besoin de se déplacer.

Une première possibilité serait de limiter drastiquement les déplacements non contraints. Nous avons vu qu’ils pèsent pour 20% des déplacements locaux et 80% des déplacements à longues distances soit prés de 45% de l’ensemble des distances parcourues. Nous tenons là le facteur 2 que les progrès techniques ne nous apporterons pas. Ces types de déplacements ont en plus l’avantage de pouvoir être limités quasiment instantanément, il suffirait de faire passer un décret pour interdire aux français de partir en vacances, en week-end, d’aller à leurs cours de gym, etc.

On pourrait presque faire passer cela pour une mesure de justice social, après tout, la moitié des français est déjà au régime sec ! Facile non ? Facile, peut être, mais pas très réjouissant. On fleurterait ici avec la dictature écologique … c'est-à-dire avec la dictature tout court. Si ces déplacements sont « non contraints » c’est bien qu’ils nous font plaisir, y renoncer ne se serait donc pas une partie de plaisir. Le fait qu’ils soient répartis de façon inégalitaire est une autre question.

Une seconde possibilité serait de réduire en priorité les déplacements contraints car comme leur nom le suggère, on ne s’en porterait que mieux ! Se pose alors des questions de distances domicile - travail, domicile – école, domicile – commerce. Bref des questions d’urbanisme qui se pensent sur des très longues périodes et ne sont donc pas modifiables massivement dans un délai très court.